D’après des experts fiables, dont le professeur Marc Gentililni, ancien président de la Croix Rouge française et membre de l’Académie de médecine, les coûts induits, en France, par la lutte contre la grippe H1N1 (achat de vaccins, de masques, de solutions hydro alcooliques, mobilisation des moyens de l’Etat et des collectivités, etc.) dépasseraient largement les 2 milliards d’euros. Pour une épidémie qui n’a pas eu lieu, cela fait beaucoup, surtout au regard des moyens qui sont mis en oeuvre dans les pays du tiers monde pour lutter contre de vraies maladies, à l’image du paludisme, qui tue plus d’1,3 millions de personnes par an. Si l’on fait la comparaison avec le plan cancer, le déséquilibre est tout aussi choquant. De source gouvernementale, le plan cancer mobilise en effet sur 4 ans 732 659 000 euros, soit 3 fois moins que ce que le professeur Gentilini qualifie « d’épidémie de l’indécence ».
Pourquoi un tel affolement des pouvoirs publics? Plusieurs raisons sont possibles, des plus mercantiles (la collusion avec les puissants laboratoires pharmaceutiques, qui, par parenthèses, continuent allègrement de licencier leurs employés pour augmenter leurs marges de profits) aux plus bassement politiciennes (créer artificiellement une peur collective pour détourner les consciences citoyennes de problèmes sociaux et économiques autrement plus difficiles à résoudre : l’explosion du chômage et de la précarité, la dette de l’Etat, la ghettoïsation de certains quartiers, les phénomènes de déclassement social, etc.). Il est certain que la mauvaise gestion des deux crises sanitaires que furent le sang contaminé, d’une part, et la canicule de 2003 d’autre part, jouèrent également un rôle dans la psychose gouvernementale.
A un niveau plus profond, il est tout aussi clair que le luxe de précautions prises (et d’ailleurs mal prises : on n’ose imaginer ce qui ce serait passé s’il y avait vraiment eu pandémie) traduit la volonté d’une société vieillissante de tout contrôler, de tout prévoir, de tout maîtriser, même la maladie, même la mort. Beau sujet de méditation. Pour ma part, je trouve la négation contemporaine de la mort tout à fait inquiétante. C’est d’ailleurs un phénomène récent. Ainsi, je me souviens, dans le Paris de mon enfance, des grands dais de velours noir frappés d’une initiale en argent qui ornaient les façades des demeures patriciennes devant lesquelles je passais pour me rendre à l’école, afin d’annoncer à la ville et au monde que M. Untel ou que Mme X nous avait quitté pour un monde meilleur. Ceci est bien connu. Et là n’est d’ailleurs pas l’essentiel.
La grippe H1N1 n’est en effet pas seulement une maladie. C’est aussi le symptôme d’un autre syndrome contemporain, qui affecte la sphère politique. La gestion uniquement technique et comptable de la possibilité d’une grippe traduit une inquiétante paralysie de la faculté de jugement qui doit, théoriquement, présider à tout choix éclairé. Le personnel politique, souvent issu d’une caste technocratique, tend à perdre de vue les points de vue généraux. Sa responsabilité n’est que très exceptionnellement mise en cause, en tout cas pas sur un plan parlementaire (la justice relaie parfois, mal, les carences de notre régime constitutionnel). Personne n’est plus responsable de rien, personne n’assume plus rien, personne ne semble plus en capacité d’assumer des choix qui peuvent être douloureux, difficiles, compliqués. La tentation est grande, dès lors, de ne plus choisir du tout. C’est l’idée qui préside au triste principe de précaution, qui décharge celui qui l’invoque de la tâche d’arbitrer. La crainte est tellement grande de mal faire, qu’on ne fait plus du tout ou qu’on fait trop, sans se poser la question, pourtant élémentaire, de la proportionnalité des moyens aux fins poursuivies. Agir n’est ni réagir, ni sur-agir. Il n’y a donc plus, à proprement parler, d’approche politique des problèmes, c’est à dire de réflexion sur le bien commun, conjointe à une délibération sur la meilleure façon de l’atteindre. L’agitation gouvernementale se réduit ainsi à une réaction à courte vue, inspirée par la peur, qui est une passion, non un principe d’action. Et cela fait déjà plus de deux millénaires qu’on sait qu’on ne gouverne pas les hommes avec des passions.
Aristote, reviens! ils sont devenus fous!
En bonus, ce dessin et son commentaire, envoyés par une lectrice:












