Place de l’Etape

Confusion mémorielle

11 novembre 2008 · 7 commentaires

J’ai assisté, aujourd’hui, en compagnie d’une bonne partie du conseil municipal, à la sobre cérémonie du souvenir, organisée comme chaque 11 novembre, au pied du monument aux morts. Nous y avons vu des militaires en uniforme, des anciens combattants couverts de gloire et de décorations, des enfants des écoles, qui ont chanté, avec entrain, tous les couplets de la Marseillaise. Nous avons écouté la fanfare (elle a même joué “La Madelon”) et entendu des discours, car c’est ainsi que la nation se souvient et qu’elle honore ses morts. En ces occasions solennelles, j’ai toujours une pensée émue pour l’arrière grand père, simple soldat “tué à l’ennemi”, le 5 juillet 1916, à Dugny sur Meuse, à 5 km de Verdun, laissant une veuve et trois enfants en bas âge. Autant dire que, sans être une fan des commémos, je suis assez sensible à cette question. D’autant que, même si on n’a pas fait 15 ans d’études d’histoire, l’on conviendra aisément que la grande guerre fut l’infernale matrice des grandes sauvageries européennes du XXè siècle, guerre des Balkans comprise. Bref, alors que le dernier combattant français (né Italien, tout un symbole) est mort et que le temps de l’histoire a succédé à celui du témoignage, il me semblait que ce 90è anniversaire constituait une belle occasion de “faire mémoire” et si possible, “mémoire commune”.

cimetiere de Dugny

De ce point de vue, l’impeccable discours de Jean-Marie Bockel, ministre des anciens combattants, mérite d’être distingué.Lu par le nouveau préfet de région, il évoquait sans pathos inutile, les souffrances des hommes, la joie des survivants, le soulagement des vainqueurs, la détresse des vaincus, et la lente construction d’une Europe enfin pacifiée, enfin réconciliée avec elle-même.

En revanche, le discours du maire d’Orléans m’a mise mal à l’aise, non pas tant à cause du style lourdement compassionnel dont il ne se départit jamais que parce qu’il était totalement hors sujet. Entendons-nous bien: Serge Grouard a entendu rendre hommage à cette grande figure de la résistance et de la déportation que fut Yvette Kohler, décédée cet été. L’intention était louable, et j’aurais parfaitement compris que le discours du maire associât son évocation à celle des combattants de la Grande Guerre. Mais de ceux-ci il ne fut pas question. Mais de ceux-ci il ne fut pas question. Escamotées les tranchées. Oubliée la guerre de position. Passés par pertes et profits les millions de morts de la plus gigantesque boucherie collective méthodiquement planifiée par des généraux incompétents. Certes, le combat de la Résistance mérite d’être honorée. Et l’auteur de ces lignes n’oublie nullement le souvenir atroce des déportés. Mais pourquoi tout mettre sur le même plan? Pourquoi tout mélanger? Pourquoi comparer Yvette Kohler à Jeanne d’Arc? Est-ce moins honorer l’une que de penser qu’elle a peu à voir avec l’autre?

En ces temps de réflexion sur la mémoire, cette illustration me semble significative de la tendance au fusionnel propre à la société contemporaine. La mémoire n’est pas un fourre tout ni un réservoir de belles images. Elle s’éduque et se travaille. Se souvenir relève aussi de l’ascèse, d’une ascèse exigeante qui, par delà les ressemblances superficielles et les émotions communes, doit faire oeuvre de clarification. Pour éviter les délétères phénomènes de concurrence mémorielle (je commémore morts contre tes morts), voire d’inflation mémorielle (on coimmémore tout et n’immorte quoi), il est bon que les commémorations se fassent dans le respect de ce qui est commémoré. En connaissance de cause. Sans à peu près ni polémique.

On leur doit bien ça, ,non, à ces pauvres types qui se sont fait casser la gueule et qui ont sacrifié leur vie ou leur jeunesse alors que eux ne demandaient rien à personne.

“Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.”

Catégories : Mise en perspective
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