En principe, ce blog est consacré aux affaires d’intérêt municipal et je m’étais fixé comme règle, en le commençant, de ne pas sortir du périmètre orléanais, ou du moins de celui, un peu plus vaste, de l’agglomération orléanaise. Néanmoins, toute règle comporte des exceptions et certaines réformes annoncées ou en cours (suppression du juge d’instruction, atteinte au droit d’amendement des parlementaires), tout comme certaines affaires visant des journalistes, le recours croissant au délit d’outrage, la mise sous tutelle de l’audiovisuel public ne peuvent qu’inciter les citoyens à s’interroger sur les menaces qui pèsent sur les libertés publiques et donc pousser la blogueuse orléanaise que je suis à dénoncer cette forme inavouée de bonarpartisme tranquille.
Or la semaine qui commence demain devrait permettre de mesurer l’intensité des refus collectifs, en voyant s’exprimer la convergence des mécontentements. “L’appel des appels”, publié dans le numéro de vendredi de Libération rend fort bien compte de cette accumulation d’exaspérations, née d’une fuite en avant réformatrice, réalisée sans concertation et sans réflexion, au nom d’une exaltation pathologique de l’action (il faut toujours “faire quelque chose”) servie par une communication forcenée qui sert de cache sexe à l’idéologie libérale la plus dure.
Pour ma part, je suivrai donc le mot d’ordre de grève lancé pour jeudi prochain et je joindrai ma voix à celle des manifestants outrés par le mépris, la bêtise et la dogmatique obtuse de nos gouvernants.
Je le ferai avec d’autant plus de rage, que j’appartiens à un corps, celui des professeurs d’université, dont le gouvernement actuel ignore tout, mais dont il entend néanmoins régenter le fonctionnement avec une brutalité sans précédent. Surtout, il opère ses intrusions successives dans la porcelaine universitaire non en vue de l’intérêt général, mais pour se conformer à des objectifs comptables à courtes vues. La logique qui inspire l’actuelle inepte réforme du statut d’enseignants chercheurs repose sur deux piliers majeurs : la mise en concurrence des individus contre les individus ou la lutte de tous contre tous (c’est ce que Hobbes appelle “l’état de nature”), d’une part; la recherche d’économies budgétaires d’autre part.
Les coûts qu’elle induit sont l’exacerbation des tensions au sein des établissements d’enseignement supérieur (vous imaginez l’ambiance lorsque votre salaire et vos obligations de service ne sont plus fixés statutairement mais dépendent du bon vouloir d’un de vos chers collègues) au détriment de l’unité du corps, la majoration du rôle du président d’université, au détriment du principe d’égalité qui préside au fonctionnement des universités depuis le Moyen Age (l’universitas = la communauté des égaux), la dévalorisation de la fonction d’enseignement au détriment des étudiants, la baisse mécanique du temps dévolu à la recherche, au détriment de l’excellence académique. Et comme cela ne suffisait pas, non content de s’attaquer à l’université, Sarkozy nous a promis, pour faire bonne mesure, la disparition du CNRS pour 2009.
L’université, comme l’hôpital, le palais de justice, l’école, n’est pas une entreprise privée; les universitaires ne sont pas des managers et nos étudiants ne sont pas des clients. Au demeurant, on ne mesure pas l’efficacité d’un service public avec une calculette simplement en additionnant des profits et en soustrayant des coûts.
Enfin, et sans doute est-ce le plus important, la refonte de notre statut menace notre bien le plus précieux, notre indépendance, notre liberté, notre TOTALE liberté. C’est pour la préserver que nous nous battons aujourd’hui, tous unis, de droite comme de gauche. Parce que nous estimons que cela n’est pas négociable.
Pour permettre à tous de se faire une idée de la situation, je vous reproduis, ci dessous, le texte d’un appel paru dans Le Monde du 6 janvier dernier.
No pasaran!

“Le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche vient de diffuser un projet de décret sur le statut des universitaires qui concrétise la loi sur la responsabilité des universités (LRU) – d’autonomie des universités d’août 2007.Deux réformes majeures sont prévues. D’une part, la possibilité d’une modulation des services d’enseignement est introduite en fonction de l’intensité et du niveau de la recherche de chaque universitaire : avoir une activité de recherche “soutenue” permettrait d’enseigner moins ; ne pas remplir cette condition exposerait à devoir enseigner plus. D’autre part, l’essentiel du déroulement de la carrière (recrutement, avancement, octroi de primes ou de congés sabbatiques et modulation des services) est confié à l’instance universitaire locale, vidant de sa substance le statut de fonctionnaires d’Etat maintenu par le décret pour les professeurs et maîtres de conférences.
Les signataires du présent texte proviennent de disciplines diverses, leurs opinions politiques, leurs appartenances syndicales sont variées, mais ils sont unanimes à considérer qu’un tel projet est, en l’état, inacceptable. Ils ne se mobilisent pas seulement pour défendre leur statut et leurs droits, mais aussi parce que, demain, si les réformes annoncées s’appliquaient, le service public auquel ils sont attachés en serait affaibli, et les premières victimes en seraient ses premiers usagers, les étudiants qu’il leur incombe de former.
Ce projet est d’abord inacceptable parce qu’il repose sur une logique de défiance à l’égard des universitaires, suspectés de ne pas accomplir correctement leur double tâche d’enseignement et de recherche. Faire dépendre le service d’enseignement de critères d’évaluation de la recherche – pour l’instant incertains -, c’est risquer d’assimiler l’activité noble qu’est l’enseignement à une sanction. Cela revient en tout cas à introduire entre les deux missions des enseignants-chercheurs une hiérarchie : ou bien un bon enseignant n’a nul besoin de s’adonner à des recherches, ou bien un chercheur peu productif suffit à faire un enseignant performant.
Ce projet est ensuite inacceptable parce que, à supposer qu’on admette le principe d’une modulation des services liée à une évaluation permanente de l’activité de recherche, les modalités proposées pour cette modulation ne garantissent nullement contre l’arbitraire. Le pouvoir de décision serait en effet aux mains du président d’université (ou du directeur d’établissement) et du conseil d’administration, le second étant conçu par la loi LRU comme un instrument du premier.
Le projet de décret accentue les effets nocifs de la loi LRU, qui a concentré tous les pouvoirs aux mains des présidents d’université. Or dans les universités des pays comparables, si le pouvoir de gestion est entièrement confié à la présidence conçue comme une instance administrative, celle-ci ne détient pas légitimement le pouvoir académique, qui relève des universitaires. En outre, compte tenu des contraintes budgétaires, rien ne garantit que la modulation ne soit le cheval de Troie de l’augmentation du service d’enseignement.
Ce projet est enfin inacceptable parce que, en vidant de son contenu le statut de fonctionnaires d’Etat des universitaires, il porte une grave atteinte aux libertés académiques sans lesquelles il n’y a pas d’universités dignes de ce nom. Depuis des années, le ministère de l’enseignement supérieur s’attaque à la ressource la plus précieuse de l’universitaire : son temps d’autonomie. C’est grâce à lui qu’il peut féconder son enseignement par ses lectures, ses recherches, ses échanges avec d’autres spécialistes, en France et à l’étranger.
Le projet de décret poursuit méthodiquement cette traque de deux manières. D’une part, il vise à transformer l’universitaire en un “employé de l’université” bon à tout faire : non seulement de l’enseignement et de la recherche, mais aussi de la direction d’unités de recherches, de l’ouverture vers l’international, de l’orientation professionnelle, du tutorat, de la levée de fonds, de fonctions d’intendance ou de secrétariat pour lesquelles le personnel administratif qualifié n’est pas assez nombreux. D’autre part, ce texte méconnaît le principe pour lequel le statut de fonctionnaire d’Etat a été conféré aux universitaires : pour garantir leur liberté. Celle-ci est la condition essentielle du développement de leur vocation : associer l’enseignement à la recherche dans un cadre serein et approprié.
Si l’assimilation bureaucratique de l’université à une “entreprise”, et de l’enseignant-chercheur à un “employé” comme les autres, ne s’arrête pas, tout le monde y perdra. Non seulement les universitaires, incités à déserter une institution de plus en plus hostile, mais aussi les étudiants, exposés à voir diminuer la qualité de leurs formations en raison de la fuite, déjà entamée, de leurs meilleurs enseignants, et enfin l’université elle-même. Les réformateurs veulent à tout prix normaliser vers le bas une institution qu’ils comprennent mal et à laquelle ils sont étrangers. Rien d’étonnant à cela : ceux qui tiennent la plume du ministre et donc, de facto, celle du pouvoir législatif et du pouvoir réglementaire, sont justement ceux qui ont troqué la toge d’universitaire contre l’habit de conseiller du Prince.
Le ministère n’a jamais été aussi dirigiste que depuis qu’il prétend octroyer aux universités leur autonomie. Il serait grand temps qu’il daigne écouter les universitaires, c’est-à-dire ceux qui “sont l’Université”, comme le disait si justement Simon Leys. Ils lui diront le fossé abyssal qui existe entre les beaux discours sur l’excellence, ou encore sur le pari de rendre attractives les universités françaises, et la réalité qui se dessine déjà : celle d’universités abandonnées au féodalisme et au clientélisme d’administrateurs locaux.
Loin d’être partisans du statu quo, nous sommes les mieux placés pour connaître l’ampleur des problèmes rencontrés par l’université et l’urgence de les résoudre. Mais en raison du déséquilibre manifeste qui est ici introduit entre les obligations (étendues) et les droits (restreints) des universitaires, nous demandons au ministère de suspendre la procédure d’édition de ce décret et de procéder à des amendements importants, de façon à redonner à ce statut l’équilibre grâce auquel il est une garantie institutionnelle au profit non seulement des universitaires, mais de l’université.”