Place de l’Etape

Entrée de avril 2009

“On est en pleine impasse épistémologique”

28 avril 2009 · 7 commentaires

Une fois n’est pas coutume. Alors que la crise universitaire est loin  d’être terminée à Orléans comme partout en France et que le gouvernement s’obstine dans son refus d’écouter les demandes des facs, je cède provisoirement la plume à d’autres. Vous trouverez ci dessous une interview lumineuse donnée par le grand Marcel Gauchet (auteur, notamment du Désenchantement du monde) au Monde et publiée dans l’édition du 22 avril dernier (Merci à ma copine Gizmo de me l’avoir signalée). C’est long. Mais c’est bon. Installez vous confortablement, faites vous un thé ou un café et prenez bien le temps de la lire : c’est de la pure intelligence. C’est donc bon pour la santé.

Dans votre dernier livre, “Conditions de l’éducation”, vous mettiez l’accent sur la crise de la connaissance. Le mouvement actuel dans l’enseignement supérieur n’en est-il pas une illustration ?

L’économie a, d’une certaine manière, dévoré la connaissance. Elle lui a imposé un modèle qui en fait une machine à produire des résultats dans l’indifférence à la compréhension et à l’intelligibilité des phénomènes. Or, même si c’est une de ses fonctions, la connaissance ne peut pas servir uniquement à créer de la richesse. Nous avons besoin d’elle pour nous aider à comprendre notre monde. Si l’université n’est plus du tout en position de proposer un savoir de cet ordre, elle aura échoué. Or, les savoirs de ce type ne se laissent ni commander par des comités de pilotage, ni évaluer par des méthodes quantitatives.

 N’est-ce pas pour cela que la question de l’évaluation des savoirs occupe une place centrale dans la crise ?

Alors que les questions posées par les modalités de l’évaluation sont très complexes, puisqu’elles sont inséparables d’une certaine idée de la connaissance, elles ont été réglées de manière expéditive par l’utilisation d’un modèle émanant des sciences dures. Ces grilles d’évaluation sont contestées jusque dans le milieu des sciences dures pour leur caractère très étroit et leurs effets pervers. Mais, hormis ce fait, ce choix soulève une question d’épistémologie fondamentale : toutes les disciplines de l’université entrent-elles dans ce modèle ? Il y a des raisons d’en douter.

Ce n’est pas un hasard si les sciences humaines ont été en pointe dans le mouvement. Il s’agit pour elles de se défendre contre des manières de les juger gravement inadéquates. L’exemple le plus saillant est la place privilégiée accordée aux articles dans des revues à comité de lecture qui dévalue totalement la publication de livres. Or pour les chercheurs des disciplines humanistes, l’objectif principal et le débouché naturel de leur travail est le livre. On est en pleine impasse épistémologique.

Toutefois, la source du malaise est bien en amont des textes de réforme qui cristallisent aujourd’hui les oppositions.

L’université souffre au premier chef de sa mutation démographique. Elle a mal vécu une massification qui s’est faite sous le signe de la compression des coûts et qui s’est traduite par une paupérisation. Il faut bien voir que nous sommes confrontés ici à un mouvement profond, qui relève de l’évolution des âges de la vie, et qui étire la période de formation jusqu’à 25 ans. L’afflux vers l’enseignement supérieur est donc naturel, indépendamment du contenu offert. Etant donné la culture politique française, dans l’imaginaire collectif, l’université devient le prolongement naturel de l’école républicaine gratuite et presque socialement obligatoire. Je ne crois pas plausible de maintenir le modèle de cette école républicaine jusqu’à 25 ans mais je comprends pourquoi les gens y croient. C’est même constitutif de notre pays. Mais cette spécificité en rencontre une autre, qui joue en sens inverse, à savoir l’existence d’un système à part pour la formation des élites, celui des grandes écoles. Il s’ensuit que nos dirigeants, issus en général de ce circuit d’élite, sont peu intéressés par l’université, quand ils ne la méprisent pas.

 Notre université paie donc le prix d’une spécificité hexagonale ?

Ce partage universités/grandes écoles pèse très lourd. Partout ailleurs, le problème de l’université est vital puisqu’il y va de la formation des élites. Mais pas chez nous, la bourgeoisie française disposant d’un système ultrasélectif de grande qualité pour la formation de ses rejetons, qui a de surcroît l’avantage unique d’être gratuit. Mieux : on peut même y être payé pour apprendre – voir Polytechnique ou Normale Sup. L’université de masse, en regard, tend à être traitée comme un problème social. Nos gouvernants viennent de découvrir qu’elle était aussi un problème économique. Mais leur regard reste conditionné par le passé : ils veulent des résultats pour pas cher.

 C’est sur un terrain déjà bien miné qu’arrive le mot nouveau d’”autonomie” ?

Ce mot admirable que personne ne peut récuser n’est qu’un mot. Il est illusoire de croire que parce qu’on a le mot, on a la chose. Demandons-nous ce qui se cache derrière ses promesses apparentes. Pour avoir une autonomie véritable, il faut disposer de ressources indépendantes. Or, en France, c’est exclu, puisque le bailleur de fonds reste l’Etat. On peut certes développer des sources de financement autres. Elles font peur à un certain nombre de mes collègues, mais je les rassure tout de suite, ça n’ira jamais très loin : le patronat français ne va pas par miracle se mettre à découvrir les beautés d’un financement qu’il n’a jamais pratiqué. Notre autonomie à la française ne sera donc qu’une autonomie de gestion à l’intérieur de la dépendance financière et du contrôle politique final qui va avec. Le changement est moins spectaculaire que le mot ne le suggère.

 D’autres modèles étaient possibles ?

Certains pays de l’Est comme la Pologne ont pris un parti radical dans les années 1990. L’Etat a opéré une dotation des universités en capital et elles sont devenues des établissements indépendants. A elles de faire fructifier leurs moyens et de définir leur politique. Si un tel changement était exclu chez nous, ce n’est pas seulement en raison du “conservatisme” français. C’est aussi et surtout que notre système n’est pas si mauvais et que tout le monde le sait, peu ou prou. A côté de ses défauts manifestes, il possède des vertus cachées.

On pourrait même soutenir, de manière provocatrice, qu’il est l’un des plus compétitifs du monde, dans la mesure où il est l’un de ceux qui font le mieux avec le moins d’argent. C’est bien la définition de la compétitivité, non ? Dans beaucoup de disciplines, nous sommes loin d’être ridicules par rapport à nos collègues américains, avec des moyens dix fois moindres.

 Et vous pensez que le grand public en a une vision déformée ?

Comment le connaîtrait-il ? L’image romantique du chercheur dissimule une réalité très différente. La recherche est probablement le secteur le plus compétitif, le plus concurrentiel, le plus soumis à la pression de tous les secteurs de la vie sociale. C’est d’ailleurs l’un des motifs de la désaffection pour les sciences. Il faut une vocation solidement chevillée au corps pour endurer cette vie de moine-soldat, où vous avez à vous battre tous les jours pour rester dans le coup, obtenir des moyens, faire valider vos résultats, le tout pour un salaire sans aucun rapport avec ceux des cadres de l’économie. Il y a quelque chose de fou dans le besoin d’en rajouter une couche et de resserrer encore le contrôle, comme si les chercheurs n’étaient pas capables de détecter seuls les sujets porteurs, comme s’ils étaient assez stupides pour aller s’embourber dans des domaines qui n’ont aucun intérêt pour personne.

Le pire à mes yeux pour l’avenir est dans cette prétention à programmer la recherche. Comme s’il pouvait exister des méta-chercheurs en position de piloter le travail des autres ! La situation normale est celle du chercheur qui soumet un projet à des instances qui le jugent réaliste, ou prioritaire, compte tenu des moyens disponibles, exactement comme un banquier prend un risque en prêtant de l’argent à une entreprise. Mais l’idée ne peut venir que du chercheur ! Autrement, le conformisme est garanti. C’est une machine à tuer l’originalité dans l’oeuf qui se met en place.

 Quelles conséquences l’autonomie aura-t-elle sur la vie professionnelle des enseignants-chercheurs ?

L’autonomie entraîne le passage des enseignants-chercheurs sous la coupe de l’université où ils travaillent. L’établissement, à l’instar de n’importe quelle autre organisation ou entreprise, se voit doté d’une gestion de ses ressources humaines, avec des capacités de définition des carrières et, dans une certaine mesure, des rémunérations. C’est un changement fondamental, puisque d’un statut qui faisait de lui un agent indépendant du progrès de la connaissance, recruté par des procédures rigoureuses et évalué par ses pairs, il passe à celui d’employé de cet établissement.

 Jusqu’où va ce “changement fondamental” ?

C’est un changement complet de métier. Il est visible que la mesure de cette transformation n’a pas été prise. L’autonomie des universités veut dire en pratique la mise au pas des universitaires. Toute la philosophie de la loi se ramène à la seule idée de la droite en matière d’éducation, qui est de créer des patrons de PME à tous les niveaux, de la maternelle à l’université. Il paraît que c’est le secret de l’efficacité. On peut juger que le statut antérieur était archaïque et n’était plus tenable à l’époque d’une université de masse, mais encore fallait-il expliciter les termes de cette mutation et clarifier les conséquences à en tirer.

Ce statut était un concentré de l’idée du service public à la française, avec ses équilibres subtils entre la méritocratie, l’émulation et l’égalité. Toutes les universités ne sont pas égales, personne ne l’ignore, mais tout le monde est traité de la même façon. Il n’y a rien de sacro-saint là-dedans, mais on ne peut toucher à tels produits de l’histoire qu’en pleine connaissance de cause et en mettant toutes les données sur la table.

C’est donc tout le fonctionnement de notre société qui est interrogé là ?

Le problème universitaire est un bon exemple du problème général posé à la société française, celui d’assurer l’adéquation à la marche du monde de notre modèle hérité de l’histoire et organisé autour de l’idée de République. Toute la difficulté est de faire évoluer ce modèle sans brader notre héritage dit républicain. Nous ne verserons pas d’un seul coup dans un modèle compétitif et privé qui n’a jamais été dans notre histoire. Comment intégrer davantage de décentralisation et d’initiative, tout en maintenant un Etat garant de l’intérêt général et de l’égalité des services ? C’est ce point d’équilibre entre les mutations nécessaires et la persistance de son identité historique que le pays recherche. Il n’est pas conservateur : il est réactif. Mais pour conduire ce genre d’évolutions, il faut procéder à découvert, oser le débat public.

Ce qui a été absolument évité…

Le gouvernement a fait le choix d’une offensive éclair, sur la base d’une grande méconnaissance du terrain universitaire. Probablement, ce sentiment d’urgence a-t-il été multiplié par le choc du classement mondial des universités fait par l’université de Shanghaï, qui a secoué nos élites dirigeantes, sans leur inspirer, hélas, le souci de se mettre au courant. Si vous ajoutez à cela une image d’Epinal de ce qu’est le système universitaire américain, aussi typique du sarkozysme que largement fausse, plus l’idée que n’importe quelle stratégie de communication bien menée vient à bout de tous les problèmes, vous avez les principaux ingrédients de la crise actuelle.

Quelle sortie de crise imaginez-vous ?

Quelle que soit l’issue du mouvement, le problème de l’université ne sera pas réglé. Le pourrissement est (…) fatal, mais la question restera béante et resurgira. Si le gouvernement croit que parce qu’il a gagné une bataille, il a gagné la guerre, il se trompe. La conséquence la plus grave sera sans doute une détérioration supplémentaire de l’image de l’université, ce qui entraînera la fuite des étudiants qui ont le choix vers d’autres formes d’enseignement supérieur et ne laissera plus à l’université que les étudiants non sélectionnés ailleurs. De quoi rendre le problème encore un peu plus difficile.

Propos recueillis par Maryline Baumard et Marc Dupuis

Catégories : Mise en exergue
Tagué : , , ,

Le patrimoine, encore et toujours

26 avril 2009 · 6 commentaires

Voici une motion que la Société Archéologique et Historique de l’Orléanais vient tout juste de  voter. La SAHO est une vénérable institution, plus que centenaire. Ce  n’est pas un repère de dangereux gauchistes mais un cénacle de paisibles et respectables érudits. La Société ne fait pas de politique, elle produit de la science. Sa vocation première est de défendre et d’illustrer la culture et le patrimoine local. Le texte qu’elle nous livre est donc particulièrement important dans le débat actuel sur l’avenir de tout un secteur historique de notre patrimoine urbain.

Puisse cet appel à la raison  être lu et médité par nos édiles. Puisse cette évocation des richesses fragiles de notre ville les inciter à les protéger, et les dissuader de les détruire.

Communiqué de la Société Archéologique et Historique de l’Orléanais (SAHO) sur les divers projets de modification de l’urbanisme orléanais intra mails.

 La SAHO depuis sa fondation (1848) a comme but premier « la recherche et l’étude, la description et la conservation » des  vestiges et des documents historiques de l’Orléanais. Elle n’a jamais manqué de donner son avis sur les différents projets d’urbanisme à Orléans.

Elle tient à faire savoir qu’elle émet les plus grandes réserves sur certains projets dits de modernisation qui vont toucher au maillage ancien de la ville.  Ceci à plusieurs titres :

-La ville a obtenu la création d’une Zone de protection de patrimoine architectural urbain et paysager (ZPPAUP) qui comprend tout l’espace dans  le périmètre des mails et une partie de Saint-Marceau, avec une particulière attention portée aux quartier historiques du centre. Ces quartiers historiques comprennent entre autres la partie de la rue des Carmes qui est menacée de démolition. On est en là contradiction avec les documents proposés pour le dossier de ZPPAUP, aux commissions ad hoc et aussi avec les plaquettes diffusées par les mairies de quartier en 2007.

La destruction de la rue au Lin et du rang sud de la rue des Halles n’est pas plus cohérente, même si ce secteur de projet existait lors de la demande de ZPPAUP.

-La ville a défendu avec efficacité sa qualification de ville d’Art et d’Histoire. La démolition des maisons épargnées par les bombardements, dont les qualités sont comparables à celles dont on découvre chaque semaine l’intérêt dans le quartier Bourgogne, est un vrai défi au volet « histoire » du label tant désiré. On peut en dire autant de la zone de la rue des Halles

- Au moment où la ville, ses chercheurs, sa médiathèque et ses musées travaillent à présenter au public Orléans à l’époque de la Renaissance, la disparition du peu qui restait le d’une voie majeure de la « grande accrue » de 1488-1520 ne peut être acceptée sans protestation par la SAHO. Une ville ancienne n’est pas admirable dans ses seuls bâtiments aristocratiques ses églises et ses hôtels particuliers restaurés à grands frais.   

 Orléans où l’on a beaucoup démoli, où la dernière guerre a fait disparaître des quartiers entiers, et que l’on a reconstruite avec vigueur mais aussi une très grande sécheresse découvre, ailleurs que par les gravures anciennes, qu’elle a du charme sur ses quais et dans ses rues d’aujourd’hui. C’est  un des atouts majeurs du Centre ville, ne le gaspillons pas. 

Catégories : Mise au point

Ecouter, rendre compte

23 avril 2009 · 10 commentaires

Ayant obtenu, sinon la bénédiction, du moins l’autorisation de Mme Mauroy, adjointe en charge du centre ville, je serai en mesure de tenir mes permanences d’élue en mairie de proximité, place de la République (à côté du fleuriste, en face de chez Privat-Loddé) aux dates suivantes :

- samedi 25 avril de 10h00 à 12h00

- samedi 23 mai, de 10h00 à 12h00

- samedi 4 juillet de 10h00 à 12h00

Deux heures par mois, ce n’est pas beaucoup, mais je n’ai pas eu droit à plus. L’obtention de ces rendez vous mensuels fut un combat de longue haleine. Elle a été avalisée par les dispositions mesquines de la charte dite de la “participation citoyenne”, qui laisse à l’opposition un strapontin dans l’arrière cuisine municipale. On appelle cela “la démocratie de proximité” (qui est à la démocratie ce que la musique militaire est à la musique).

Deux heures, c’est peu. N’hésitez donc pas à venir me rencontrer pour parler de notre quartier.

Par ailleurs, l’équipe d’opposition municipale (groupe socialistes,verts et apparentés), soucieuse de rendre compte aux citoyens électeurs d’Orléans du mandat qu’ils lui ont confié, ont édité un compte rendu des actions menées et des prises de position adoptées depuis un an dans le cadre e la vie municipale. Ce document, qui sera prochainement disponible et téléchargeable sur notre site (http://orleansavecvous.wordpress.com), fera l’objet d’une présentation presse lundi prochain 27 avril à 11h30 à notre local.

Là aussi, vos remarques sont les bienvenues.

L’opposition municipale est au service de tous. Nous ne sommes rien sans vous.

Catégories : Mise en place
Tagué : , , ,

From Berkeley with love

4 avril 2009 · 24 commentaires

Pour parler comme ma copine Gizmo (oui, contrairement aux usages les mieux établis de l’onomastique et de la zoologie, Gizmo est une fille), l’avatar universitaire de “Place de l’Etape”  a quitté Orléans pour quelques jours et s’est envolée pour Berkeley, afin d’y participer à un “international seminar” de la school of law (Robbins collection).

Du coup, même si c’est un peu rude, compte tenu des 11h00 de vol et des 9h00 de décalage horaire, j’en profite pour m’ébattre sur le campus, moyennant des pauses rituelles dans les cafés du coin (le Strada et sa terrasse ensoleillée, le Peet’s coffee pour son côté select, la I-house, parce que depuis sa terrasse on voit très bien le Golden Gate : la classe). Inévitablement, la comparaison avec Orléans et son université surgit au milieu d’une phase de méditation active sur un banc ensoleillé, juste sous le campanile.

Berkeley

Certes, les Etats Unis ne sont pas la France. Leur poids économique, politique et culturel donne d’emblée un avantage comparatif décisif à la moinde de leurs institutions universitaires – et Berkeley n’est certes pas la plus misérable. Certes, la Californie fait un peu plus rêver que la région Centre et même le pont de l’Europe à un côté cheap à côté du Golden Gate. Les étudiants que l’on croise ici, le plus souvent en bermuda et en tongs, le sac au dos et le mug à la main, viennent du monde entier, avec une variété de types éthniques, d’accents, de coutumes, qui en font un incroyable concentré d’humanité.  Certes, les moyens matériels et humains alloués aux deux universités sont sans aucune commune mesure. Côté français, des subventions publiques, parcimonieusement distribuées, qui doivent servir à construire et entretenir les bâtiments, rémunérer les personnels, acheter les livres, faire vivre les laboratoires, payer les missions, colloques et manifestations scientifiques, acheter les fournitures, fournir l’eau, l’électricité, le chauffage, etc. Côté américain, de l’argent public (Berkeley est une université d’Etat, à la différence de Stanford) qui ne représentent que 25% des ressources, à côté des frais d’inscription payés par les étudiants (en hausse vertigineuse : 23 000 dollars aujour’hui en moyenne, avec d’importantes variations selon les statuts) et des fonds privés émanant d’entrprises, de cabinets d’avocats, ou de particuliers), considérables. A la faculté de droit, par exemple, un mur entier est couvert des noms des contributeurs avec le montant de leurs dons. La Robbins Collection, où se tient la conférence internationale à laquelle je participe, est une fondation privée brassant plusieurs millions de dollars chaque année, qui lui servent à acheter des ouvrages (dont bon nombre d’incunables) et des manuscrits, stockés dans des conditions impeccables (à température constante et dans une pièce résistante aux séismes de forte magnitude), à offrir des bourses pour des chercheurs étrangers, à organiser des séminaires et à publier des ouvrages et à rémunérer plusieurs dizaines de collaborateurs dans le monde entier. 

Pourtant, plus encore qu’une différence de richesse, d’ancienneté (Berkeley a été fondée en 1868; Orléans refondée en 1968), de nombre d’étudiants (33 000 contre 16 000), de cadre de vie (l’immense campus de Berkeley, qui s’étend jusque dans les collines et que jouxte un gigantesque parc naturel protégé, n’a pas grand chose à voir avec le grand jardin de La Source), il me semble que ce qui distingue le plus fondamentalement ces deux universités, c’est la place respective qui leur est faite dans l’espace social et la conception du savoir que cette place révèle. Ainsi, à Berkeley, la ville s’est construite autour du campus. A Orléans, le campus est à la périphérie de la ville, au point que la présence universitaire est à peine perceptible dans les rues de la plupart des quartiers urbains. Le campus lui-même est un lieu largement artificiel, bien morne après 18h00, où s’égrènent des bâtiments fonctionnels dont l’espérance de vie n’excède guère les 40 ans. A Berkeley, la plupart des maisons de la ville  sont faites en bois mais les constructions universitaires sont bâties en dur, pour défier les siècles. Elles affectent de surcroît  les proportions imposantes et le style solennel des temples antiques (ou des palais médiévaux). La devise de l’université “let there be light” (que la lumière soit) le proclame d’ailleurs hautement:  la science est une religion que l’on sert avec dévotion. Les “halls” portent les noms d’anciens présidents d’université; les portraits des prix Nobel sont accrochés dans les allées du campus; les photos des anciens doyens et des juges à la cour suprême ornent les couloir de la bibliothèque de la fac de droit, à côté d’une reproduction de la magna carta. La tradition ancestrale, l’histoire, qui font cruellement défaut dans cet Etat si jeune, sont ainsi reconstruites et réappropriées à partir des modèles de l’Europe classique (gréco-romain pour faie court).

La vie universitaire, pourtant, est loin d’être figée dans une pose hiératique. Non seulement l’unformality est ici érigée en système (c’est le syndrome des tongs : à part des Européens en goguette, je crois n’avoir jamais vu un prof US en cravate ici, même en droit), mais encore le campus est dans une sorte de situation de protestation permanente : contre la guerre en Irak, les dicriminations raciales, le réchauffement climatique, l’interdiction des drogues douces, l’abattage des arbres. Sur Telegraph avenue, qui s’ouvre dans le prolongement de l’une des entrées principales du Campus, et qui est comme une sorte de rue des Carmes géante, que personne, jamais, ne songerait à aligner, on peut se fournir en matériel militant toute l’année (tee shirts, badges, auto-collants, etc.). Par pudeur, je n’évoquerais pas ici d’autres types de produits disponibles.

peoples-republic-of-berkeley

Les deux lieux emblématiques de Berkeley sont les cafés (il n’y a aucun distributeur automatique  de boissons ici), où l’on peut se prélasser pendant des heures en papotant avec ses voisins  et les bibliothèques qui ont un peu la même fonction que les cafés, sauf que ce sont des livres que l’on dévore, pas des muffins. On ne comprend rien à Berkeley si l’on n’a jamais mis les pieds dans une des ses nombreuses bibliothèques, qui sont beaucoup plus que de simples réservoirs à livres (plusieurs millions de spécimens dans toutes les disciplines de l’exégèse biblique à la physique nucléaire) : de véritables lieux de vie où les concepteurs ont songé à mettre à la dispositions des lecteurs des vrais fauteuils et beaucoup d’espace, afin d’y travailler dans les meilleures conditions. La science fait ici pleinement partie de la vie. Elle n’en est pas séparée par une sorte de hautaine distance. Elle est la vie. Une vie pleine, inquiète, grouillante, joyeuse, sophistiquée, simple, fraternelle.

Voilà pourquoi j’aime tant venir ici, retrouver les people from Berkeley et goûter à une certaine douceur de vivre, dont je sais très bien, par ailleurs, qu’elle n’est pas la chose du monde la mieux partagée aux Etats Unis. A l’heure où des réformes ineptes démantèlent en France tout l’édifice de la transmission des connaissances universitaires, à l’heure où un président de la république française affiche ouvertement son mépris pour la culture et pour les arts, j’ai peur que nous ayons définitivement tourné le dos au double pari tenu par l’université californienne : mettre le savoir au coeur de la vie et la vie au coeur du savoir. Je ne suis pas sure que ce soit là la voie du progrès, car c’est aux connaissances qu’elle est en mesure de produire et de transmettre qu’on juge une civilisation.

Catégories : Rubrique pipeul
Tagué : , , , , , ,