Place de l’Etape

From Berkeley with love

4 avril 2009 · 24 commentaires

Pour parler comme ma copine Gizmo (oui, contrairement aux usages les mieux établis de l’onomastique et de la zoologie, Gizmo est une fille), l’avatar universitaire de “Place de l’Etape”  a quitté Orléans pour quelques jours et s’est envolée pour Berkeley, afin d’y participer à un “international seminar” de la school of law (Robbins collection).

Du coup, même si c’est un peu rude, compte tenu des 11h00 de vol et des 9h00 de décalage horaire, j’en profite pour m’ébattre sur le campus, moyennant des pauses rituelles dans les cafés du coin (le Strada et sa terrasse ensoleillée, le Peet’s coffee pour son côté select, la I-house, parce que depuis sa terrasse on voit très bien le Golden Gate : la classe). Inévitablement, la comparaison avec Orléans et son université surgit au milieu d’une phase de méditation active sur un banc ensoleillé, juste sous le campanile.

Berkeley

Certes, les Etats Unis ne sont pas la France. Leur poids économique, politique et culturel donne d’emblée un avantage comparatif décisif à la moinde de leurs institutions universitaires – et Berkeley n’est certes pas la plus misérable. Certes, la Californie fait un peu plus rêver que la région Centre et même le pont de l’Europe à un côté cheap à côté du Golden Gate. Les étudiants que l’on croise ici, le plus souvent en bermuda et en tongs, le sac au dos et le mug à la main, viennent du monde entier, avec une variété de types éthniques, d’accents, de coutumes, qui en font un incroyable concentré d’humanité.  Certes, les moyens matériels et humains alloués aux deux universités sont sans aucune commune mesure. Côté français, des subventions publiques, parcimonieusement distribuées, qui doivent servir à construire et entretenir les bâtiments, rémunérer les personnels, acheter les livres, faire vivre les laboratoires, payer les missions, colloques et manifestations scientifiques, acheter les fournitures, fournir l’eau, l’électricité, le chauffage, etc. Côté américain, de l’argent public (Berkeley est une université d’Etat, à la différence de Stanford) qui ne représentent que 25% des ressources, à côté des frais d’inscription payés par les étudiants (en hausse vertigineuse : 23 000 dollars aujour’hui en moyenne, avec d’importantes variations selon les statuts) et des fonds privés émanant d’entrprises, de cabinets d’avocats, ou de particuliers), considérables. A la faculté de droit, par exemple, un mur entier est couvert des noms des contributeurs avec le montant de leurs dons. La Robbins Collection, où se tient la conférence internationale à laquelle je participe, est une fondation privée brassant plusieurs millions de dollars chaque année, qui lui servent à acheter des ouvrages (dont bon nombre d’incunables) et des manuscrits, stockés dans des conditions impeccables (à température constante et dans une pièce résistante aux séismes de forte magnitude), à offrir des bourses pour des chercheurs étrangers, à organiser des séminaires et à publier des ouvrages et à rémunérer plusieurs dizaines de collaborateurs dans le monde entier. 

Pourtant, plus encore qu’une différence de richesse, d’ancienneté (Berkeley a été fondée en 1868; Orléans refondée en 1968), de nombre d’étudiants (33 000 contre 16 000), de cadre de vie (l’immense campus de Berkeley, qui s’étend jusque dans les collines et que jouxte un gigantesque parc naturel protégé, n’a pas grand chose à voir avec le grand jardin de La Source), il me semble que ce qui distingue le plus fondamentalement ces deux universités, c’est la place respective qui leur est faite dans l’espace social et la conception du savoir que cette place révèle. Ainsi, à Berkeley, la ville s’est construite autour du campus. A Orléans, le campus est à la périphérie de la ville, au point que la présence universitaire est à peine perceptible dans les rues de la plupart des quartiers urbains. Le campus lui-même est un lieu largement artificiel, bien morne après 18h00, où s’égrènent des bâtiments fonctionnels dont l’espérance de vie n’excède guère les 40 ans. A Berkeley, la plupart des maisons de la ville  sont faites en bois mais les constructions universitaires sont bâties en dur, pour défier les siècles. Elles affectent de surcroît  les proportions imposantes et le style solennel des temples antiques (ou des palais médiévaux). La devise de l’université “let there be light” (que la lumière soit) le proclame d’ailleurs hautement:  la science est une religion que l’on sert avec dévotion. Les “halls” portent les noms d’anciens présidents d’université; les portraits des prix Nobel sont accrochés dans les allées du campus; les photos des anciens doyens et des juges à la cour suprême ornent les couloir de la bibliothèque de la fac de droit, à côté d’une reproduction de la magna carta. La tradition ancestrale, l’histoire, qui font cruellement défaut dans cet Etat si jeune, sont ainsi reconstruites et réappropriées à partir des modèles de l’Europe classique (gréco-romain pour faie court).

La vie universitaire, pourtant, est loin d’être figée dans une pose hiératique. Non seulement l’unformality est ici érigée en système (c’est le syndrome des tongs : à part des Européens en goguette, je crois n’avoir jamais vu un prof US en cravate ici, même en droit), mais encore le campus est dans une sorte de situation de protestation permanente : contre la guerre en Irak, les dicriminations raciales, le réchauffement climatique, l’interdiction des drogues douces, l’abattage des arbres. Sur Telegraph avenue, qui s’ouvre dans le prolongement de l’une des entrées principales du Campus, et qui est comme une sorte de rue des Carmes géante, que personne, jamais, ne songerait à aligner, on peut se fournir en matériel militant toute l’année (tee shirts, badges, auto-collants, etc.). Par pudeur, je n’évoquerais pas ici d’autres types de produits disponibles.

peoples-republic-of-berkeley

Les deux lieux emblématiques de Berkeley sont les cafés (il n’y a aucun distributeur automatique  de boissons ici), où l’on peut se prélasser pendant des heures en papotant avec ses voisins  et les bibliothèques qui ont un peu la même fonction que les cafés, sauf que ce sont des livres que l’on dévore, pas des muffins. On ne comprend rien à Berkeley si l’on n’a jamais mis les pieds dans une des ses nombreuses bibliothèques, qui sont beaucoup plus que de simples réservoirs à livres (plusieurs millions de spécimens dans toutes les disciplines de l’exégèse biblique à la physique nucléaire) : de véritables lieux de vie où les concepteurs ont songé à mettre à la dispositions des lecteurs des vrais fauteuils et beaucoup d’espace, afin d’y travailler dans les meilleures conditions. La science fait ici pleinement partie de la vie. Elle n’en est pas séparée par une sorte de hautaine distance. Elle est la vie. Une vie pleine, inquiète, grouillante, joyeuse, sophistiquée, simple, fraternelle.

Voilà pourquoi j’aime tant venir ici, retrouver les people from Berkeley et goûter à une certaine douceur de vivre, dont je sais très bien, par ailleurs, qu’elle n’est pas la chose du monde la mieux partagée aux Etats Unis. A l’heure où des réformes ineptes démantèlent en France tout l’édifice de la transmission des connaissances universitaires, à l’heure où un président de la république française affiche ouvertement son mépris pour la culture et pour les arts, j’ai peur que nous ayons définitivement tourné le dos au double pari tenu par l’université californienne : mettre le savoir au coeur de la vie et la vie au coeur du savoir. Je ne suis pas sure que ce soit là la voie du progrès, car c’est aux connaissances qu’elle est en mesure de produire et de transmettre qu’on juge une civilisation.

Catégories : Rubrique pipeul
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