Après l’OPA réalisée par la majorité sur des conseils de quartier transformés en clubs des supporters de la municipalité, c’est au tour du conseil municipal d’être promu au rang d’école des fans de la majorité en place. L’opposition, aimablement conviée à venir siéger en mairie une fois par mois, est donc priée de se taire ou d’applaudir avec ferveur aux Merveilleux Projets qui lui sont présentés. Sinon, elle est prévenue, elle sera punie comme il se doit.
Vendredi, soir de conseil, nous eûmes droit à notre traditionnelle séance de diaporama sur fond bleu apaisant, avec le petit logo mignon et le slogan niaiseux qui nous est servi depuis 7 ans (”Le nouvel Orléans me sourit”). Au programme:
1) Une projection sur une liaison TGV Paris-Orléans-Clermont-Lyon. OK, c’est pour l’horizon 2025 et il n’est pas certain que le doublement de l’actuel Paris Lyon se fera dans la configuration qui nous fut présentée avec force roulements de tambours. Mais, bon, on peut rêver, non?
2) Un cours du professeur Montillot sur le recul vraiment incroyable de la délinquance à Orléans, avec des courbes toute droites et d’horribles chiffres en noir, indiquant le niveau de la criminalité à Orléans en 2001, c’est à dire aux temps obscurs où nous vivions dans la peur constante de nous promener dans les rues. J’en frémis rien que d’y penser.
3) De belles photos du centre ancien, avec des maisons à colombages et de jolies façades en pierre (comme celles que l’on trouverait rue des Carmes si l’on se donnait la peine de gratter un peu la crasse et l’enduit). Magnifique.
4) Un exposé plein de poésie sur la biodiversité, les chauves souris, les oiseaux et les papillons. Vraiment très émouvant.
Bref, tout allait bien et nous étions tous muncipalement attendris quand est arrivée une délibération sur la rue des Carmes. Une de plus. Une petite délibération de rien du tout. Une nano-délibération, qui portait sur le énième rachat par la Ville de l’un des infortunés appartements situés entre le 45 et le 77 de cette pauvre rue. Un des ces appartements que la muncipalité s’apprête froidement à démolir afin d’aménager une chouette perspective sur le café de la Croix Morin. Un petit sacrifice pour un projet exaltant. Grandiose. Cosmique. Comme j’ai mauvais esprit, je pose deux ou trois questions à ce sujet. D’abord sur un courrier un peu inquiétant envoyé aux habitants de la rue des Carmes par M. Montillot, ensuite sur l’atelier de piétonisation de cette même rue, promis en décembre et oublié en février. Puis je souligne que les incertitudes qui pèsent sur ce quartier sont de nature à faire peur à pas mal de gens de la rue des Carmes, qui, très inquiets pour la valeur de leur bien, souhaitent s’en dessaisir au plus vite (on les comprend, les pauvres). Ceci alors même qu’aucune décision n’a encore été formellement acté sur le projet de la muncipalité et qu’on en est, parait il, à la phase de concertation. J’ajoute un truc sur les malheurs de l’amendement ABF, fusillé par le conseil constitutionnel, rien de méchant. Un truc un peu abstrus que seuls les amateurs de procédure constitutionnelle contentieuse ont pu apprécier vraiment. C’est mon côté techno.
Hoù là là! Que n’avais-je pas été dire là! Mme Chéradame, à qui je ne métais même pas adressée (pourquoi l’aurais-je fait grands dieux? Elle n’est pas en charge du dossier Carmes) s’est estimée insultée. Diantre! Et M. Carré m’a menacé d’un procès en me faisant les gros yeux. Et la grosse voix. J’ai eu très très peur. Un procès parce que je dénonçait les conséquences d’une politique pour un quartier? Un procès parce que je m’étonnais de la manière de faire peu transparente de la muncipalité? Un procès parce que j’ironisais sur un amendement pirate voté par M. Carré et qui a été censuré par le vilain conseil constitutionnel (l’amendement, pas M. Carré)?
Alors, la rue des Carmes, sujet tabou? La politique muncipale vache sacrée? Les actions de la ville aussi impénétrables que les voies du Seigneur?
A Orléans, la démocratie s’arrête là ou finit l’adhésion à la politique municipale. Et la politique muncipale, c’est un peu comme un rituel magique : si on veut que ça marche, il faut y croire. C’est pourquoi il importe d’éloigner les mécréants : ils sont capables de faire rater le rituel.
C’est sans doute la raison pour laquelle, si j’ai eu droit à des menaces, Baptiste Chapuis, lui, a fait l’objet d’un dénigrement systématique et d’attaques ad personam tout à fait indignes d’une enceinte démocratique et de gens bien élevés. Tout cela parce qu’il a osé poser une question sur un sujet qui n’a rien à voir avec les Carmes : la crèche Pasteur, promise à une gestion privée. “Incompétent”, “doit potasser ses dossiers”, “n’a rien compris” qu’on lui a dit. Vous imaginez la scène si un membre de l’opposition municipale traitait un membre de la majorité d’incompétent? Si on conseillait à un adjoint de revoir ses dossiers? Si on prétendait qu’un de nos collègues pourvus d’une délégation ne comprenait rien à ce qu’on lui disait? J’entends déjà les hurlements, les cris d’indignation, les spasmes de rage, les trépignements de protestation. Indignation, rage et protestationjustifiées, au demeurant. Le combat politique ne se grandit pas à ses attaques personnelles.
La majorité, qui jouit de la maitrise du pouvoir, semble avoir perdu le sens de la mesure, en même temps que celui de l’humour. Aucune distance, aucune critique, aucun reproche n’est toléré. Seules la louange, la flatterie et la complaisance lui sont agréables. Faute de quoi, elle ne craint pas d’user de bien étranges pratiques. Et de recourir à l’intimidation verbale. Et au mépris.
Pourquoi ne pourrait-on donc pas poser des questions simples en conseil municipal? Ou de simples questions? Comme par exemple : C’est quoi le problème avec la rue des Carmes? Pourquoi on ne peut pas en débattre? J’ai beau être brave fille, je n’ai toujours pas compris pourquoi cette ville s’apprêtait à dépenser une bonne quinzaine de millions d’euros pour détruire des maisons anciennes et mettre dehors quelques dizaines de familles. Tout ça pour une perspective qui n’existe pas. Ou pour des voitures dont personne ne veut. Donc je pose des questions. Je fais comme on m’a appris à l’école. Je m’interroge. Et si l’on continue à ne pas me répondre (et à me menacer), je vais commencer à me faire des idées. Des mauvaises idées.
La majorité n’a pas fini d’entendre parler de la rue des Carmes…





