Vous connaissez sans doute cette imparable devise Shadock : “Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?“. Hé bien la ville d’Orléans semble l’avoir fait sienne à propos de la mise en place de la fameuse “démocratie participative” autoproclamée dans la non moins fameuse “Charte de la démocratie citoyenne”. Qu’on en juge plutôt, à l’aide du bref rappel des épisodes précédents que j’ai concocté à votre attention:
1) Point n°1: La mise en place des CMA, ces “comités de mobilisation et d’animation” qui sont un peu à la démocratie participative ce que l’avant garde prolétarienne est à la lutte des classes: un petit corps d’élite, constitué de citoyens ultramotivés et conscientisés, ayant pour tâche de se déployer sur le territoire de la ville tels de pacifiques tirailleurs municipaux. Les CMA “pilotent” les CCQ (l’assemblée anonyme du quartier, composée de tous ses citoyens “ordinaires”), et servent d’interface entre la ville et les habitants de base. Il y en a 12 en tout. Participant à l’un des ces CMA, je n’ai personnellement toujours pas bien compris ce que nous étions sensés faire à part nous “mobiliser” et adhérer avec enthousiasme aux Merveilleux Projets Municipaux. J’ai bien compris en revanche que ces instances n’étaient ni des lieux de décision, ni des instances critiques. La composition des CMA est délibérément byzantine : des élus, des “personnes ressources”, choisies presque exclusivement parmi des sympathisants de la majorité municipale, et des citoyens “volontaires” (les autres ne le sont sans doute pas) tirés au sort mais pour un an seulement (on ne sait jamais, ils pourraient être en désaccord avec la majorité). Les associations de quartiers en sont exclues es qualité, mais leur président peut y siéger s’il a donné des gages de loyauté à la majorité. Au programme des CMA: la couleur des poubelles, la distribution des branches de sapin pour Noël, l’emplacement des cabines téléphoniques.
2) Point n°2: La mise en place des ateliers. A l’intérieur de ces CMA sont sensés se mettre en place des ateliers thématiques rassemblant les membres du CMA qui voudront bien s’y inscrire. Je ne peux pas encore vous parler de ces ateliers, ceux de mon CMA ne se sont pas encore tenus. Si l’on estime que dans chaque CMA on a en moyenne 3 ateliers, ce nouveau bidule permet de générer automatiquement au moins 36 micro structures (et autant de réunions).
3) Point n°3: le “forum citoyen”. Pour donner un peu de hauteur de vue à tout cela et sortir de la gestion ultra localiste qui caractérise la politique municipale actuelle, on a eu l’idée de créer un “forum citoyen” commun à l’ensemble de la ville, avec pour ambition affichée d’y discuter des projets transversaux et structurants. Naturellement, les membres des CMA (et des CCQ) ne sont pas d’office membres du forum citoyen (trop simple). Il faut s’y inscrire et suivre une formation spécifique.
4) Point n°4: La fragmentation du forum citoyen. Comme un seul forum pour toute la ville, c’était trop ambitieux, on a décidé de scinder le forum en ateliers thématiques (3) et les ateliers thématiques en “sessions” (2 par atelier), afin de perdre de vue la vision globale que l’instauration du forum citoyen permettait vaguement d’espérer. On a donc reconstitué 6 groupes.
5) L’enfumage : on n’y comprend plus rien. Les ateliers du forum ont-ils un lien avec ceux des CMA? Comment vont fonctionner les sessions les unes par rapport aux autres? Qui fait quoi? Qui est le référent de qui? Comment s’articulent ces différentes structures? Le forum aura-t-il un pouvoir d’inflexion sur la politique municipale? Quand on sait que les principaux dossiers de la mandature sont déjà bouclés sur le plan technique, on peut douter de la portée de ces réunions.
Surtout, le dispositif est tellement parcellisé, éclaté, fragmenté, qu’il en devient totalement incompréhensible et désespérément illisible.
6) Le risque d’implosion de la démocratie participative. Voici l’extrait d’un message envoyé par Mme Ricard aux membres du CMA Carmes Bannier :”Nous sommes dans l’obligation d’annuler TOUTES LES REUNIONS ET PRE-REUNIONS prévues pour nos différents ateliers : il y a tellement peu d’inscrits que, même si nous aurions pu y faire du bon travail nous n’aurions pu nous prévaloir d’une réelle concertation avec les habitants..”
Voilà pour les Shadocks. Sympathiques mais incompétents.
7) L’ombre du soupçon. Il y a une seconde version de la même histoire. C’est le côté obscur de la farce. Le côté Pieds nickelés. D’abord quelques faits complémentaires:
- Ce salmigondis institutionnel nous est servi par une boite de communication et de marketing politique “entreprise de conseil en développement durable, de graphisme pour la presse et de conseil en termes de participation citoyenne”: Etik press presse, qui fait surtout dans l’affichage le développement durable.
- Parallèlement à tout cela, la majorité municipale se comporte avec un effrayant sectarisme dans ses rapports avec l’opposition (et donc avec près de 49% des électeurs). L’opposition municipale n’est associée à rien, consultée sur rien, informée sur rien. La commission budget ne se réunit jamais, les demandes d’informations sur les projets en cours restent lettre morte ou reçoivent une réponse systématiquement négative quand on daigne y répondre. Dernièrement, j’ai ainsi demandé la production des études préparatoires au pharaonique projet d’aménagement du carrefour Jaurès. Mon collègue Jean Philippe Grand a fait de même pour l’Aréna. Fin de non recevoir dans les deux cas, doublée d’une argumentation juridique pointilliste et ultra procédurale. Ces études ont pourtant été financées avec l’argent des contribuables orléanais, mais seuls les membres de la majorité municipale peuvent en prendre connaissance. Et les élus de l’opposition? Quels élus de l’opposition? Il y a des élus dans l’opposition? C’est quoi l’opposition, au fait?
- les membres du CMA Carmes Bannier sont parmi les plus remuants de la ville. Le secteur est en outre promis à des transformations urbaines considérables (élargissement de la rue des Carmes, démontage de la Trémie Jaurès) qui font débat (c’est le moins qu’on puisse dire). A ma connaissance, et sauf erreur de ma part, c’est aussi le seul CMA où ces réunions ont été annulées, et où l’on a proposé un regroupement avec un autre CMA, celui de Bourgogne République. Je trouve personnellement cette coïncidence troublante. J’aurais préféré que ce fût dans un CMA “tranquille “comme celui de Dunois, par exemple, que ces mesures extrêmes aient été prises. Là, l’impression d’une punition ne peut être dissipée.
Soyons sérieux. Construire la démocratie participative quand on bafoue ainsi la démocratie représentative et qu’on méprise la démocratie associative (les associations ne sont pas reconnues par le dispositif Etik press) c’est tout simplement IMPOSSIBLE. Par contrecoup l’embrouillaminis participatif s’explique mieux. Les dysfonctionnements ne sont pas subis. Ils sont induits. La déconstruction des instances de discussion orléanaises (CMA, forum citoyen) par une série de subdivisions successives qui en rendent le fonctionnement inefficace (ateliers, sessions) est une métaphore de l’impuissance démocratique que la majorité actuelle entretient de manière méthodique. Comme disait si bien Jules, Dividere ut regnes. Diviser pour régner. Il n’y a que cela de vrai (même si ça c’est mal fini pour Jules).
On le sait bien: à Orléans, quand la majorité municipale nous chante l’air de la démocratie participative, c’est du pipeau!


